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Une collaboration spéciale de Yannick Racine.

Dans un contexte de contestation des dérives du capitalisme auquel Occupy Wall Street et le millier d’occupations et plusieurs manifestations autour du monde ont contribué, il est intéressant de comprendre le point de vue d’Immanuel Wallerstein, qui affirme que le capitalisme connaît présentement sa « phase terminale ». Pour bien saisir comment il en arrive à ce constat, il faut d’abord prendre connaissance du contexte d’émergence du mode de production capitaliste dans une dynamique centre-périphérie à l’intérieur de ce qu’il appelle le Système-Monde. Il est par la suite possible de saisir les raisons structurelles de la crise du capitalisme, en démontrant comment les possibilités de profit sont en déclin.

Dans L’après-libéralisme: essai sur un système-monde à réinventer, Wallerstein (1999) démontre comment les possibilités de croissance sont en déclin depuis que le Système-Monde capitaliste a atteint sa phase terminale à partir de 1968. Dans un système basé sur la croissance et le profit, l’investisseur cherche évidemment à accroître son capital. Il existe deux façons d’y parvenir, soit en augmentant le prix de vente du produit, soit en diminuant les coûts de production. Or, même en position d’oligopole, il est difficile d’augmenter les prix devant la menace que représente la compétition. Entre l’innovation technologique ou la délocalisation de la main-d’œuvre, la deuxième option présente des risques moins grands et est de ce fait privilégiée. L’urbanisation contribue quant à elle à structurer et éduquer les travailleurs, qui en viendront inévitablement à revendiquer meilleur traitement (conditions de travail, revenu décent etc.). D’autres facteurs tels la pollution graduelle du milieu et l’épuisement des ressources achèveront de convaincre la direction de recommencer le processus ailleurs. Or, selon l’auteur, et c’est le point essentiel, ces « zones de refuge » se feraient de plus en plus rares. Pour faire perdurer la croissance, il faut de plus en plus créer artificiellement ces périphéries économiques et cela se fait à l’aide d’institutions comme le Fond Monétaire International ou même en entretenant des conflits, ce qui repositionne les victimes au bas de l’échelle du développement économique.

« Cette quête de croissance infinie tire son origine d’un système fait pour fournir des liquidités à volonté afin de financer des projets politiques comme les guerres: le système de réserve fractionnaire »

Cela étant dit, cette quête de croissance infinie tire son origine d’un système fait pour fournir des liquidités à volonté afin de financer des projets politiques comme les guerres: le système de réserve fractionnaire. Pendant la Grande Dépression, Roosevelt, voulant relancer l’économie, abolit le «gold standard». Le «brain child» des grands pouvoirs financiers du XXe siècle tels les Rockefeller, Rothschild, Morgan et Warburg – la Réserve Fédérale – n’avait au départ, avec ses 35 employés, que des pouvoirs limités. Mais avec le temps, son mandat évolua vers celui de mettre en place la politique monétaire de l’économie américaine. (Crawford 2010 : 52)

L’or n’étant plus la référence, la production de monnaie repose dès lors sur le système de réserve fractionnaire. Cela signifie que les banques n’ont dorénavant plus besoin que d’une fraction des dépôts comme réserve et peuvent mettre le reste en circulation, par exemple à travers des prêts. Aujourd’hui, la grande majorité de la monnaie en circulation -environ 90% (1)- est dites «scripturale». La monnaie scripturale n’existe pas physiquement mais a été mise en circulation par simple inscription comptable. La fraction est déterminée par la banque centrale et doit en –en théorie– pouvoir couvrir les besoins en retraits. Cependant, une dette contractée auprès d’une banque constitue pour celle-ci une augmentation de sa réserve, lui permettant donc de créer plus de monnaie par plus de prêts. La majorité de la monnaie créée l’est donc lorsqu’un prêt est consenti. Pour qu’il y ait croissance économique, les banques ont donc intérêt à trouver des emprunteurs. En contrepartie, le remboursement d’une dette implique une diminution de la masse monétaire.

« Par un prêt, la masse monétaire se trouve accrue ; et par son remboursement, diminuée. »

Si la Banque du Canada désire accroître la quantité d’argent disponible, elle procédera donc à une baisse du taux directeur, ce qui a pour conséquence d’inciter les consommateurs à emprunter, les taux d’intérêts devenus plus avantageux. Au contraire, pour freiner l’endettement, et par conséquent l’inflation, elle augmentera le taux directeur.

C’est ainsi qu’un emprunteur ayant besoin de 1000$ à un taux par exemple de 10% par année devra rembourser 1100$. Le 100$ d’intérêts n’ayant pas été créé, d’autres emprunteurs seront nécessaires à la banque, celle-ci possédant désormais de 1100$ supplémentaire dans sa réserve depuis la promesse de remboursement du premier emprunteur. Contrairement à la croyance populaire, ce sont donc les banques privées qui produisent le plus de monnaie et non pas la Banque du Canada ou n’importe quelle autre banque centrale.

Pourquoi n’imprime-t-elle pas alors le 100$? La Banque du Canada n’imprime seulement que ce qui est nécessaire pour financer les banques. La Banque du Canada prête aux banques privées, et le gouvernement du Canada emprunte ensuite à ces banques à un taux d’intérêt supérieur(2). Par exemple, si le taux est de 1% comme c’est le cas présentement(3), et qu’une banque doive emprunter 1 000 000$ pour s’assurer d’une réserve suffisante, la Banque du Canada émettra 1 000 000$, ce qui permettra à la banque privée d’en prêter par exemple 5 000 000$. Sur ce 1 000 000$ la Banque du Canada engrangera 10 000$ d’intérêts tandis que la banque privée, à un taux d’environ 5% sur les 5 000 000$, retirera autour de 250 000$. La croissance économique est beaucoup plus importante, mais le contribuable devra assurer une dette beaucoup plus importante que si son gouvernement avait emprunté directement à la banque centrale à un taux de 1%. De plus, les intérêts payés profiteraient à l’ensemble des Canadiens puisque la Banque du Canada nous appartient collectivement! Le gouvernement paie donc des intérêts à des institutions privées après leur avoir prêté l’argent via sa banque centrale.

Dans Ownership Effects of Fractional Reserve Banking: an Islamic Perspective, Ahamed Kameel Mydin Meera et Moussa Larbani soutiennent que ce système n’est rien d’autre qu’un vol et font la démonstration qu’il est incompatible avec l’Islam -d’où la volonté des musulmans d’avoir leurs propres banques au Canada(4)- pour des questions morales puisqu’il viole le principe de propriété. Les auteurs donnent l’exemple d’un emprunteur qui contracte un prêt pour une terre, de l’immobilier ou de la machinerie. Une fois la somme nécessaire créée pour l’acquisition du bien, les actifs sont transférés à l’emprunteur qui, en cas de défaut de paiement deviendront la propriété de la banque. En injectant cette somme dans l’économie, la valeur du dollar diminue sous l’effet de l’inflation. L’inflation a pour conséquence de diminuer le pouvoir d’achat de tous, sauf que les banques, par décret, ont augmenté leur profit (par l’intérêt) et augmenté leur capacité à prêter. Et cela est d’autant plus profitable s’il y a défaut de paiement puisque la banque devient propriétaire des actifs acquis avec de l’argent qu’elle a elle-même crée! Larbani sur ce transfert: «It basically transfers ownership of assets from the economy as a whole to those who create fiat money». (Larbani 2009) Ceci explique pourquoi les auteurs comparent ce transfert à un cadeau, un héritage ou une taxe, mais sans qu’il n’y ait eu consentement, ni même connaissance des faits chez la majorité des gens. De plus, puisqu’il n’y a aucun risque à compenser, la création de monnaie à partir de rien est, toujours selon les auteurs, équivalent à prendre possession des actifs des gens sans compensation.

« L’inflation a pour conséquence de diminuer le pouvoir d’achat de tous, sauf que les banques, par décret, ont augmenté leur profit (par l’intérêt) et augmenté leur capacité à prêter »

Dans un système de réserve intégrale, bien que les liquidités, et donc la possibilité de retirer sont argent, sont assurées, les chances de faillites sont beaucoup moins grandes. De plus, seulement dans le système par réserve fractionnaire la faillite d’une banque a un effet d’entraînement sur les autres banques. (Hülsmann 1998)

Les raisons qui poussent Wallerstein à prétendre que le système est dans sa phase terminale prennent désormais tout leur sens. Les besoins des banques en liquidités pour couvrir leurs réserves, mène donc les gouvernements et les entreprises à rechercher un profit maximal pour soutenir la croissance infinie. Selon Statistique Canada(5) , en 1975, la dette du Québec s’élevait à 13 947 millions de dollars. Si nous avions emprunté à un taux de 1% directement à la Banque du Canada, la dette aurait été en 2011 de 20 356 millions. Mais si nous calculons au taux du marché (supposons 4.65% comme c’est actuellement le cas), nous arrivons à une dette, toujours en 2011, de 78 446 millions de dollars. En référant au document Données Historiques du ministère des Finances du Québec(6) et en additionnant tous les totaux, un constat s’impose : la dette du Québec est causée par la dette elle-même : par les intérêts que nous devons rembourser. Entre 1973 et 2011, ce qui signifie en 38 ans, le total des revenus a été de 1 486 milliards, le total des dépenses sans le service de la dette a été de 1 371 milliards et le total des dépenses avec le service de la dette a été de 1 560 milliards. Le gouvernement du Québec aurait donc un surplus de 115 milliards de dollars s’il ne payait pas sa dette et qu’en ayant déjà payé 188 milliards sur sa dette, il faut que le Québec rembourse encore 254 milliards.

Devant cette demande infinie de croissance et les possibilités de profits en baisse, deux mesures sont envisageables : 1) Refuser de payer la dette; 2) les mesures d’austérité. De toute évidence, les gouvernements semblent avoir fait leur choix! Est-il alors possible d’envisager les luttes sociales sous un autre angle que celui de l’économie? Si un gouvernement accepte de fonctionner dans ce système, il apparaît inévitable qu’il devra tôt ou tard aller trouver toutes les sources de croissance économique possibles. Dans cette perspective, il est tout à fait cohérent de voir le nouveau gouvernement libéral du Québec parler de mesures d’austérité. Les compressions dans les services sociaux, qui , une fois sous-financés trouveront la rédemption dans la privatisation, devient alors la solution pour maintenir une croissance pouvant soutenir ce système boulimique.

« Les crypto-monnaies deviennent une solution révolutionnaire »

C’est ici que les crypto-monnaies deviennent une solution révolutionnaire. Nous verrons dans le prochain article que ces monnaies électroniques ont un principe d’émission décentralisé. Cela signifie que sa mise en circulation ne dépend pas d’une banque centrale, mais que tous les gens intéressés peuvent y participer par le principe du « minage ». Ce qui a pour conséquence que sa valeur est dictée par l’offre et la demande sans qu’une spirale d’endettement devienne le moteur de tous le système.

De plus, comme la plupart des monnaies virtuelles, le Quebecoin a une masse monétaire maximale prédéterminée (42 millions de QBC), on parle alors de monnaies déflationnistes puisque l’augmentation de sa rareté devrait avoir pour conséquence à long terme d’en augmenter la valeur. Le fonctionnement dans le détail fera l’objet du prochain billet, mais d’ici là, rappelons-nous simplement que le système actuel, comme nous l’avons vu, a pour conséquence de centraliser au sommet, chez les banques privées, la richesse produite. Ce cartel, cette ploutocratie, doit faire l’objet d’une remise en question si nous sommes sérieux dans notre désir de préserver la démocratie, ou ce qui en reste. Le Québécoin, et les crypto-monnaies en général, sont des solutions qui n’ont connu aucun équivalent en ce sens dans l’histoire. Je terminerais en citant Stephen Zarlenga, qui écrivait dans The Lost science of Money : « monetary control was generally either in government or religious hands and was inseparable from ultimate sovereignty ».

Yannick Racine byline

Pour apprécier cette contribution, envoyez des QBC à Yannick QUkcTX3LLcnarZFmjt5yqvxy75czmadb52

Références

(1) http://www.politicoglobe.com/2012/07/monnaie-souverainete-et-economie/

(2) Le membre du congrès Wright Patman s’est d’ailleurs exprimé à propos de son incompréhension à ce propos en contexte américain: «I have never yet had anyone who could, through the use of logic and reason, justify the Federal Government borrowing the use of its own money». (Murphey 2011)

(3) http://www.banqueducanada.ca/politique-monetaire-introduction/taux-directeur/

(4) http://www.vigile.net/L-arrivee-de-banques-musulmanes

(5) http://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/statistiques/2536.html

(6) http://www.budget.finances.gouv.qc.ca/Budget/2012-2013/fr/documents/donneeshist.pdf

Bibliographie

Hülsmann, J., 1998, «Free Banking and Fractional Reserves:Reply to Pascal Salin», The Quarterly Journal of Austrian Economics, volume 1, numéro 3: 67-71

Murphey, D. d., 2011, «Capitalism’s Deepening Crisis: The Imperative of Monetary Reconstruction»,
The Journal of Social, Political and Economic Studies, volume 36, numéro 3: 277-300.

Rothbard, M. N., 1999, «The Origins of the Federal Reserve», Quarterly Journal of Austrian Economics,
Vol. 2, No. 3 (Fall 1999), pp. 3–51.

Rozeff, M. S., 2010, «Rothbard on Fractional Reserve Banking: A Critique», Independent Review,
vol.14, no 4: 497-512.

Wallerstein, I. M.et P. Hutchinson, 1999, «L’après-libéralisme : essai sur un système-monde à
réinventer», La Tour d’Aigues (Vaucluse), Éditions de l’Aube.

Cloutier, Pierre, 2012, Monnaie, souveraineté et économie, consulté sur Internet
http://www.politicoglobe.com/2012/07/monnaie-souverainete-et-economie/, le 5 novembre 2013

Guay, J.-H., 2013, Évolution de la dette publique à long terme du Québec, consulté sur Internet http://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/statistiques/2536.html, le 04 novembre 2013

Gouvernement du Québec, 2012, Budget 2012-2013, Données Historiques, consulté sur Internet
http://www.budget.finances.gouv.qc.ca/Budget/2012-2013/fr/documents/donneeshist.pdf, le 04 novembre 2013